Enseigner langues et cultures : un engagement au service de l’éducation à la démocratie

Crédit photo Laurent Chambon Guéguen

Entretien avec Laurent Chambon Guéguen

Venu à Utrecht en séjour ERASMUS dans le cadre de ses études à Sciences Po Strasbourg, il y une trentaine d’années, Laurent Chambon Guéguen est aujourd’hui professeur de français et de maatschappijleer, matière obligatoire dans l’enseignement secondaire et qui correspond à ce qu’en France on appelait « instruction civique ».

L’objectif de cet enseignement de maatschapijleer est éducatif. Il vise à former le futur citoyen en lui donnant les outils pour comprendre le fonctionnement de la société, du système politique, de l’État et connaître le rôle du citoyen.

J’ai voulu en savoir plus et me suis entretenu avec Laurent.

  • Expert en sciences politique, vous qui avez soutenu une thèse de Doctorat à l’Université d’Amsterdam sur « Le sel de la démocratie : l’accès des minorités au pouvoir politique en France et aux Pays-Bas », vous êtes heureux d’être professeur de Lycée à Rotterdam. Pourquoi ? Avez-vous l’impression d’être utile ?

Laurent : « En fait une carrière universitaire est quasiment impossible en sciences politiques au-delà du post-doc, j’ai donc exercé de nombreux métiers avant de finir comme prof. J’ai écrit des livres, sorti des disques, j’ai été conseiller municipal élu à Amsterdam pour le Parti travailliste (Partij van de Arbeid) dans l’arrondissement d’Amsterdam Oud-Zuid, de mars 2006 à mai 2010. J’étais conseiller local, j’ai été journaliste, j’ai donné des conseils à des institutions para-européennes. Devenir professeur, c‘était le plan C ou D. Avec le recul c’est ce qui me plaît le plus, et de loin. Je pense que j’ai plus d’impact que dans les métiers précédents. »

  • Pour cet enseignement de maatschappijleer, que vous donnez en néerlandais, vous traitez bien entendu les concepts correspondant aux directives du ministère mais vous y ajoutez une approche de ce qui vous semble fondamental pour les droits humains illustrés par « liberté, égalité, fraternité » dans la devise de la République française, à savoir la DIVERSITÉ. En quoi est-ce essentiel pour vous ?

Laurent : « Mon doctorat a porté sur les minorités. Regarder comment elles sont traitées permet de bien comprendre les systèmes politiques, car la question minoritaire touche plein de choses essentielles. On comprend mieux comment le personnel politique est sélectionné, quels sujets sont tabous, quel est le rapport réel aux demandes citoyennes, et comment la diversité (à commencer par le genre ou la classe sociale) est gérée par le pouvoir.

Le ministère demande qu’on parle de société multiculturelle, avec l’idée que le racisme est vilain, mais sans toucher à la question de l’identité et des rapports de pouvoir. J’ai donc élargi la question pour donner des clefs aux élèves afin de mieux comprendre la diversité en général. Le racisme se comprend mieux quand on a vu les vagues féministes et le travail théorique sur le pouvoir, la colonisation ou l’orientalisme, par exemple, avec Gramsci, Foucault, Bourdieu, de Beauvoir, hooks, Hall, Fanon, etc. Les élèves comprennent alors mieux les systèmes d’oppression et les concepts théoriques qui sont souvent retournés par l’extrême droite contre les minorités. Je leur donne des anticorps politiques, en gros. »

  • Vous proposez aux élèves des visites et activités hors du lycée … pour leur apprendre à réfléchir et à analyser les pratiques sociales, institutionnelles, culturelles. Source d’enrichissement ! Est-ce vécu comme tel par les élèves ? Quels résultats constatez-vous ?

Laurent : « On va chaque année au tribunal à La Haye assister à une séance publique du tribunal de police où le magistrat (politierechter) juge des délits mineurs. C’est le mégadrame absolu. Ça pleure, ça hurle, ça s’excuse, ça ment beaucoup aussi. Les élèves adorent et parfois restent toute la journée. En général j’ai ensuite un tiers de la classe qui veut devenir juge.

On a en amont étudié le système judiciaire néerlandais et les élèves connaissent bien la hiérarchie des normes, les différentes branches du droit et surtout le droit pénal (strafrecht) car j’adore ça. Ils en savent déjà beaucoup mais voir la pratique est autre chose que lire la constitution ou les lois dans le texte. En plus du théâtre que représente un tribunal ils comprennent que tout doit être prouvé, que le contexte est important, que la question de la récidive et de la réintégration dans la société est plus complexe que de simples textes de loi. Ils voient aussi certains accusés être odieux avec des juges femmes et se faire recadrer, ou essayer (en vain) de jouer la carte « bro » (frères) avec un juge noir. Ils comprennent aussi que les juges sont ultra neutres et ne donnent par leur avis ou leurs préférences, qu’ils sont là pour défendre l’intérêt général et qu’ils appliquent la loi mais ne l’écrivent pas.

Un événement marquant de notre année scolaire est la participation au Modèle de Parlement européen (MEP) [simulation internationale du Parlement européen destiné aux jeunes de 16 à 19 ans, pour leur faire connaitre le fonctionnement du Parlement européen et les sensibiliser à la citoyenneté européenne]. Les meilleurs de nos élèves vont se mesurer à d‘autres lycéens au niveau régional, national puis européen et mes bébés gagnent à chaque fois ! »

  • D’un Français qui enseigne dans un lycée néerlandais, on s’attend à ce qu’il soit professeur de français, être enseignant natif ayant beaucoup d’avantage. Avez-vous d’abord été enseignant de français, votre langue maternelle ?

Laurent : « Oui j’ai obtenu ma qualification d’enseignant de français dans les grandes classes (eerste graads docent) avant celle qui me permet d’enseigner le maatschappijleer.

J’ai enseigné le français dans plusieurs lycées et je continue avec 2 ou 3 classes de français, dans ce lycée de Rotterdam, qui est celui que je préfère, pour ses qualités d’ouverture et son offre d’enseignement (options art, sciences et entrepreneuriat) J’aime bien enseigner les deux matières. Enseigner le français demande de la discipline et de la rigueur. Enseigner le maatschappijleer est complètement différent : plus intellectuel, plus intuitif, moins cadré. C’est parfois perturbant pour les élèves, comme si j’avais des personnalités différentes ! Mais c’est aussi relax : beaucoup m’ont déjà eu en français dans les petites classes avant de m’avoir en cours de maatschappijleer dans les grandes classes ; ils savent comment fonctionnent mes cours et expliquent les rituels aux autres élèves. »

  • Le français est aujourd’hui considéré par les Néerlandais comme une langue difficile que peu d’élèves choisissent. Comment motivez-vous les élèves ? Quel est votre argument magique pour qu’ils continuent à suivre des cours de français et aient envie de le parler ?

Laurent : « Déjà ce n’est pas si difficile que ça. L’arabe ou le chinois sont beaucoup plus difficiles pour eux. Le français reste une langue importante avec de plus en plus de locuteurs francophones en Afrique. J’essaye de rendre la culture francophone attrayante ; on fait un échange avec un collège en France, j’organise des concours de cuisine, des olympiades de conjugaison…. On fait aussi beaucoup de poésie et de musique. Et surtout, ce n’est pas très sexy mais on automatise la conjugaison et c’est vraiment le moyen le plus efficace pour parler. On regarde les statistiques ensemble pour voir quels verbes et quels temps il faut maitriser en priorité. »

  • Vous êtes aussi musicien, créateur artistique… quels éléments de vos talents utilisez-vous dans l’accompagnement de vos élèves ?

Laurent : « Je ne sais pas si ça a vraiment une influence. Disons que faire un cours efficace et intéressant est une activité créative. Mes élèves de première (5 vwo) ont des tâches à rendre et on réfléchit ensemble à comment faire quelque chose de personnel et d’unique tout en respectant le programme mais ce n’est pas directement en lien avec mes activités artistiques. J’essaye de maintenir les deux activités séparées. »

  • Utilisez-vous la chanson et/ou la musique en cours de français ?

Laurent : « Oui la musique est importante. Les adolescents sont obsédés par la musique, alors autant en profiter ! Ils aiment tellement qu’ils vont travailler un peu plus fort pour bien comprendre une chanson ; or, la chanson est un objet culturel d’attachement mais aussi un morceau littéraire. »

  • Français aux Pays-Bas et politologue, ayant fait des études et de la recherche en France et aux Pays-Bas, vous connaissez bien le système éducatif de chacun des pays. Quels éléments puisez-vous dans l’un et l’autre pour votre idéal d’éducation à la démocratie ?

Laurent : « Les deux systèmes sont horriblement classistes et renforcent les classes sociales plutôt que les affaiblir. Le bac centralisé n’est pas aimé mais c’est un bon moyen de mesurer objectivement le travail des élèves. Je trouve qu’on est trop permissif en HAVO et qu’on tolère la paresse alors que les havistes (élèves de HAVO) aiment bien travailler. Il faut juste qu’ils comprennent le sens de ce qu’ils font. J’aime beaucoup la bienveillance néerlandaise envers les élèves. Mon expérience est qu’on obtient des adultes moins traumatisés et plus responsables.

J’enseigne le raisonnement à la française pour préparer mes élèves aux débats (introduction, conclusion, 2 ou 3 parties etc). C’est dur au début mais ils apprennent et ensuite ils écrasent les autres lycées au Model European Parlement / Modèle de Parlement européen. Un vrai carnage ! »

  • Vous avez fait bien d’autres choses avant de devenir professeur et la formation pour obtenir la certification d’enseignant vous a demandé de nombreuses années. Votre parcours professionnel vous a conduit à exercer une responsabilité éducative de taille, en pays étranger : enseignant dans une langue qui pour vous est étrangère, vous formez le futur citoyen néerlandais d’une part, et d’autre part vous enseignez votre langue maternelle à des élèves néerlandais aux origines diverses, leur transmettant un goût de la culture (poésie, chanson, gastronomie, pratiques relationnelles etc.) que véhicule cette langue.

N’est-ce pas, pour vous, une grande satisfaction de réaliser que, faisant vous-même partie d’une minorité sur plusieurs plans, vous avez accédé au pouvoir politique au sens noble du terme ?

Laurent : « C’est un peu plus compliqué. À l’université ou en politique on est dans un système qui finalement est assez fermé. On ne fait pas vraiment bouger les choses. J’avais l’impression de légitimer le système, quoi que je fasse. En tant qu’enseignant, je suis dans un système encore plus énorme et normé, mais j’ai concrètement plus de marge de manœuvre pour faire avancer la question des minorités et de l’émancipation et participer à l’éducation de nos futurs citoyens à la démocratie.

Ensuite, ça va paraître cucul mais la question centrale est: est-ce que ce qu’on fait nous rend heureux ? La vie est brève et chaotique, tout va beaucoup plus vite que prévu. La politique était vraiment horrible. Beaucoup de manipulations, de mensonges, de compromis qu’on regrette. Et l’université est un système bâti sur le pouvoir et la compétition. Deux systèmes qui me rendaient très malheureux.

Être Prof, c’est bosser ensemble et rechercher la vérité, pas l’occulter. Le statut est moindre mais le bonheur y est. »

Merci Laurent pour ces confidences heureuses et considérations constructives qui, je l’espère, seront source d’inspiration pour vos collègues enseignants.

Peut-être allez-vous organiser une activité dans le cadre des 25 ans de célébration de la journée européenne des langues, le 26 septembre 2026 ?

Posted in citoyen, Diversité, Éducation, Enseignement, Langue, Langue française, Laurent Chambon Guéguen, Maatschappijleer.

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